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Funecap, au-delà de la croissance

15 ans après sa création par deux anciens investisseurs en private equity, le groupe de services funéraires est devenu le numéro deux français avec 750 M€ de chiffre d’affaires, en agrégeant près de 400 sociétés dans un secteur ultra-atomisé. En LBO avec Charterhouse depuis 2018, il a accueilli Latour Capital en 2021
pour poursuivre la consolidation du marché européen.

Leur « success story » ne laisse pas de marbre même dans un secteur rarement mis en avant, en dehors des marronniers de la Toussaint ou de funestes faits-divers. Xavier Thoumieux et Thierry Gisserot ont créé en à peine plus d’une décennie le numéro deux français en part de marché des services funéraires, derrière OGF, et le leader européen de la crémation. L’un est ancien banquier, l’autre ex-haut fonctionnaire. Le binôme s’est connu en 1998 au sein de l’activité capital investissement de la Caisse des dépôts et ne s’est plus quitté. Ils ont rejoint ensemble le fonds britannique Charterhouse en 2004, puis migré à deux vers l’investisseur coté IDI en 2006, avant de décider ensemble de se lancer dans l’entrepreneuriat après leur départ en 2008. La crise financière installe une ambiance morbide sur la place de Paris mais est-ce une raison pour se trouver une vocation de croque-mort ? « Avec Thierry Gisserot, nous nous étions intéressés au premier LBO des Pompes Funèbres Générales en 2003 et avions failli racheter Roc Eclerc en 2007, donc nous avions une assez bonne connaissance du marché du funéraire », retrace Xavier Thoumieux, co-fondateur et co-président exécutif du groupe.

Stratégie en « tache d’huile »

Lequel marché était polarisé autour de PFG, qui était le principal bénéficiaire du monopole communal jusqu’en 1993, et de Roc Eclerc, chaîne lancée par l’iconoclaste Michel Leclerc en 1985 (frère d’Edouard Leclerc), qui a bousculé le secteur des pompes funèbres avec ses grandes surfaces aux néons crus et ses pubs télé chocs « parce que la vie est déjà assez chère ». En dehors de ces deux marques phares, le marché est particulièrement fragmenté. « Le marché était anormalement atomisé et appelé à se consolider sous l’impulsion de grandes tendances sociétales qui allaient en bouleverser le fonctionnement, diagnostique le duo entrepreneurial. Notre plan était d’atteindre 100 M€ de chiffre d’affaires en 5 ans, ce que nous avons réussi à faire ». Le socle de cet édifice est constitué en 2010, d’abord avec le rachat, sur leurs propres deniers, de Pompes Funèbres Pascal Leclerc, une franchise créée par un homonyme de Michel Leclerc sans rapport avec la famille, puis avec l’acquisition du groupe AD-Magur, premier franchisé Roc Eclerc par le chiffre d’affaires (13 M€) et gestionnaire d’un des plus importants crématoriums de France dans le Var. Pour financer cette acquisition, les deux investisseurs ont dû débourser une vingtaine de millions d’euros, et monter un fonds (FPCI) auquel a souscrit à l’époque une poignée d’institutionnels, dont Credit Mutuel Arkea, Matmut, Macif et Edmond de Rothschild. Ils lèvent ainsi une soixante de millions d’euros pour accélérer selon la même stratégie « en tache d’huile » décrite par Xavier Thoumieux : « Nous achetions l’acteur indépendant le plus important d’une ville, tout en lui proposant de réinvestir dans le groupe à nos côtés et en lui donnant les moyens d’investir dans son développement notamment en rachetant ses concurrents voisins et en ouvrant de nouvelles infrastructures afin de mailler le territoire ». En 2013, Funecap rachète Rebillon, le numéro un indépendant à Paris et en Ile-de-France, avec « seulement » 15 M € de revenus, et en 2014 le numéro deux des crématoriums, SCF, qui lui apporte 17 sites de crémation, soit 12 % de part de marché des crématoriums en délégation de services publique en France. Une année plus tard, il se hisse sur la deuxième marche du podium des services funéraires avec le rachat de Roc Eclerc, passé du portefeuille du fonds midcap Argos en 2005 aux mains du serial entrepreneur Daniel Abittan en 2012. L’homme d’affaires, également fondateur des chaînes de magasins PhotoService, Photo Station, Grand Optical et la Générale d’Optique, a préféré céder le groupe trois ans plus tard à Funecap tout en devenant actionnaire de la holding de tête. Il faut dire que le réseau de franchise à l’esprit rebelle s’était développé de manière hétérogène, sacrifiant parfois la qualité d’un service qui ne souffre pas d’approximation auprès de familles endeuillées. Funecap s’est donc attelé à son homogénéisation et son rehaussement au niveau d’exigence du groupe. « Nous faisons un très beau métier. Nos collaborateurs sont dévoués aux familles qu’ils accompagnent dans cette épreuve terrible avec une réelle empathie. Le taux de satisfaction de la clientèle des pompes funèbres est de 80 %, c’est gratifiant mais malheureusement peu relayé par la presse qui préfère mettre l’accent sur les rares dysfonctionnements », souligne Xavier Thoumieux, qui rappelle qu’au moment du covid, les Français comme la presse ont eu l’occasion de constater l’engagement sans faille des professionnels du funéraire contrairement à d’autres pays, comme les États-Unis, où la défaillance du secteur a créé des drames comme, par exemple, l’ouverture de fosses communes à New-York.

« Du back-office du curé au front-office »

Mais l’achat d’obsèques reste un acte complexe avec de nombreuses prestations de niveaux variables en fonction des demandes des familles qui justifient des écarts de prix parfois significatifs. Aux antipodes d’un achat plaisir, faire appel à une entreprise de pompes funèbres n’en est pas moins inéluctable pour le commun des mortels. « La moitié du coût de la facture est liée au personnel, car pour deux heures passées à accueillir une famille endeuillée, le conseiller funéraire en passe cinq autres à traiter les démarches administratives avec la mairie, le cimetière, le crématorium, etc. », décrypte Xavier Thoumieux. Ce métier très granulaire fait aussi partie d’une des rares carrières où l’ascenseur social fonctionne encore plutôt bien. « Dans notre groupe, nous avons une très large diversité culturelle et académique : de l’ex-consultant McKinsey au patron complètement autodidacte avec de nombreux profils issus de l’immigration ; c’est une de nos grandes fiertés », se réjouit le co-président de Funecap, qui admet un problème de recrutement et d’attractivité pour un secteur ne suscitant pas des vocations a priori. D’autant que les profondes mutations sociétales qui ont bouleversé le rapport à la mort dans nos sociétés sécularisées ont également revalorisé le rôle du croque-mort, « passé du back-office du curé au front-office », schématise avec humour l’ancien banquier « puisqu’aujourd’hui c’est la plupart du temps à nous d’organiser les cérémonies pour les familles qui se sentent souvent un peu perdues mais ont un vrai besoin de recueillement et de cérémonial ».

Funecap a également été aux avant-postes de la bascule spectaculaire de l’inhumation à la crémation dans les mœurs de nos concitoyens. Complètement marginal dans les années 60, ce mode de sépulture représente aujourd’hui 45 % des obsèques et devrait peser 80 % dans trente ans, d’après les projections liées aux contrats-obsèques rédigés par les futurs défunts. Cette évolution sociétale incarne de manière éloquente le changement du rapport avec la mort, la perte de terrain du religieux et du lien avec les cimetières pour des familles au mode de vie moins sédentaire. Ce qui n’a pas échappé à Funecap, qui a misé dès ses débuts sur le développement des crématoriums dont il est le premier acteur en France et en Europe. Détenant plus de 140 crematoriums dans le monde, le groupe a dû financer ces investissements gourmands en Capex, dont le modèle de concessions longues (20‑30 ans) est un modèle d’infrastructure. « C’est la spécificité de notre groupe comparé aux autres acteurs du secteur : notre EBITDA provient à plus de 60 % de notre branche Infrastructures et le solde de notre branche services », indique Xavier Thoumieux.

Depuis 2014 et le rachat du numéro deux des crématoriums SCF, Funecap est accompagné par le fonds de dette privée ICG qui réalimente régulièrement ses munitions à coup de refinancements au point que le groupe est devenu une des lignes les plus importantes de private debt du fonds britannique. Au niveau actionnarial, une grosse remise à plat du tour de table a été également opérée en 2017, offrant une liquidité aux divers investisseurs de la première ère et ouvrant la porte à un des leaders anglosaxons du LBO midcap, Charterhouse, l’ancienne maison des deux fondateurs de Funecap. Quatre ans et un changement de dimension plus tard, Funecap accueille Latour Capital aux côtés du même Charterhouse. Le binôme fondateur conserve environ un tiers du capital et en profite pour élargir l’actionnariat à quelque 3 000 salariés en plus des 300 dirigeants du groupe. C’est le début de la conquête internationale de l’ETI française. En 2022, le leader du funéraire français s’aventure en dehors des frontières hexagonales en achetant le numéro un des crémations en Italie, Altair Funéral, puis aux Pays-Bas avec l’acquisition d’abord d’un portefeuille de sept crematoriums, suivie de celle de De Facultatieve Group. Il met ainsi la main sur un acteur historique, fondé en 1874, tant actif dans la crémation, avec 12 sites répartis entre les Pays-Bas, l’Allemagne et la Suisse que dans la fabrication et la maintenance d’équipements pour crématoriums. Cette accélération à l’international, qui pèse aujourd’hui le tiers de l’activité de Funecap, avec un rang de leader en Italie et aux Pays-Bas notamment, ne le fait pas ralentir sur son marché domestique où il vient de signer l’acquisition fin 2024 du premier acteur indépendant de Maine-et-Loire, Beaumont-Guez. « Nous maintenons le rythme de 20 à 30 acquisitions en moyenne en France et 10 à 20 à l’étranger ; il reste toujours plus de 3.000 acteurs en France… », conclut, imperturbable, Xavier Thoumieux. On a beau être le roi du mortuaire, on n’a pas l’éternité devant soi.

 

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